Le tragique destin de l’orthographe française

Au cours de mes errances sur le web, je suis tombée cette semaine sur la présentation d’un ouvrage qui m’a rendue quelque peu sceptique. Ce livre, intitulé Zéro faute, l’orthographe : une passion française permet à son auteur d’exprimer son point de vue sur la soi-disant complexité orthographique de la langue française qui gagnerait à être réformée. Sur les nombreux sites Internet où j’ai pu trouver une mention de ce livre, le débat est vif : le français est-il vraiment trop compliqué à écrire ? Devrait-on « simplifier » la langue pour limiter le nombre de fautes d’orthographe parmi les francophones ?

Ma position à ce sujet est claire : je suis scandalisée par de tels propos. Il est bien sûr évident que le français est une langue très difficile à écrire (même pour les natifs !) de par ses règles complexes, ses innombrables exceptions et sa graphie illogique : on le sait tous, le français ne s’écrit pas comme il se prononce ! Faudrait-il pour autant l’appauvrir et lui ôter toutes ses richesses ? Certains évoquent d’autres langues latines comme le Portugais ou l’Espagnol dont l’écriture est phonétique et qui sont par conséquent beaucoup plus aisées à retranscrire pour les locuteurs de ces langues. Il serait donc judicieux, d’après eux, de réformer notre langue pour suivre ces modèles beaucoup plus « logiques ».

Le français serait donc une langue destinée aux érudits, et il serait apparemment impossible pour la majorité de la population d’écrire sans la moindre faute. Curieusement, il y a encore de cela une vingtaine d’années, les français écrivaient d’une manière tout à fait correcte. Serions-nous donc devenus stupides ? Là où certains blâment la complexité de la langue, il paraîtrait plus judicieux de s’attarder sur d’autres raisons. De nos jours, il est devenu impensable de s’adonner à la lecture, et on pratique sans retenue le langage SMS. Peut-on vraiment prétendre que le français est « trop dur » ? Le véritable problème est bien que de moins en moins de personnes prennent la peine de s’adonner complètement à l’apprentissage détaillé de la langue. La langue est illogique ? Elle s’apprend. Comment expliquer que de nombreuses personnes de ma connaissance écrivent pratiquement sans faute ? Le goût de la lecture et l’amour de la langue priment.

Ce que proposent les insatisfaits des règles orthographiques françaises est simple : réformer la langue pour la rendre plus « phonétique » et donc beaucoup plus facile d’accès à la majorité de la population et non plus uniquement aux savants et rats de bibliothèque. Doit-on vraiment se résigner à une telle extrémité ? La langue française est d’une richesse imparable : moi-même, je découvre tous les jours de nouveaux aspects de ma langue maternelle. Certains rétorqueraient qu’écrire en français est un véritable casse-tête : on ne peut y prendre plaisir car, le cerveau en ébullition, l’écrivain doit sans cesse réfléchir à l’orthographe des mots et à l’accord des participes passés. Pour ma part, je tends à croire qu’un musicien qui ne connaît pas bien son instrument devrait s’abstenir de jouer et pratiquer davantage.

Un autre argument m’a paru incongru : la complexité de la langue française la pénaliserait au niveau international. En nous accrochant à ses règles illogiques, nous scellerions nous-mêmes son destin en l’acheminant vers le statut de langue morte. Si nous ne réformons pas le français, il pourrait suivre le chemin du latin en devenant une langue exclusivement réservée à l’élite intellectuelle. Je m’interroge donc sur la domination de l’anglais, qui est loin d’avoir une prononciation logique.

Le français est bien entendu une langue dont les rouages orthographiques sont très délicats à maîtriser. C’est également une langue riche, précise et tellement intéressante ! Plutôt que de prôner un nivellement par le bas (puisque tout le monde fait des fautes, réformons notre langue), pourquoi ne pas insister sur l’apprentissage de notre orthographe, comme on le faisait jadis ? Il n’est plus rare de lire des lettres administratives et des dissertions d’étudiants où les fautes gravissimes foisonnent ; cependant ce phénomène n’est que récent. Il est vraiment nécessaire que les élèves d’aujourd’hui retrouvent le goût de la lecture… et prennent la peine de sortir un dictionnaire en cas de doute.

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4 thoughts on “Le tragique destin de l’orthographe française”

  1. L’évaluation de la difficulté d’une langue est très subjective, et relative à l’arrière-plan linguistique de celui qui juge. Certes, l’orthographe française n’est pas pûrement phonétique comme celle de l’espagnol, mais elle est beaucoup plus régulière que l’orthographe anglaise, par exemple. Les variations d’orthographe des phonèmes français ne sont pas illimitées quand même: une fois que “mot, dôme, eau et saule” sont maîtrisés on a fait le tour des possibilités du son [o], par exemple. Quand aux exceptions, y a-t-il autant que cela? Au contraire, j’apprécie plutôt le logique et la précision du français (même si je fais encore des fautes). Il n’est pas facile d’être flou en français.

    Je ne vois absolument pas l’intérêt de simplifier l’orthographe français, Peut être si on réussisait mieux à aider les enfants à prendre plaisir à lire dès leur jeune âge, on finirait avec un meilleur niveau général d’orthographe…

  2. Merci Simon pour ton commentaire. Je suis entièrement d’accord avec toi (comme je pense l’avoir bien stipulé dans mon article). Il me semble, tout comme toi, que les difficultés présentes dans la langue française sont loin d’être insurmontables. Le problème vient surtout du fait que de plus en plus de personnes ne prennent plus la peine de s’y intéresser… Il n’y a pas de secret, de la même manière que c’est en forgeant que l’on devient forgeron, c’est en lisant que l’on apprend tous les rouages d’une langue.

    Et comme tu l’as si bien dit, n’est-ce pas une chance incroyable de parler une langue d’une telle précision et d’une telle richesse ?

  3. Entièrement d’accord avec les propos de cet article ! Je suis scandalisée par tous ces projets de réformes, notament celui visant à supprimer le ç.

    Quand je pense à mes grands parents qui sont allés à l’école jusque 14 ans seulement, et qui ont acquis par eux même tout un tas de connaissances, et écrivent parfaitement le français, et que je les compare aux jeunes de maintenant qui, du haut de leurs 15 ans, me rétorquent dès que je fais une remarque sur leur orthographe ou conjugaison catastrophique “oué mais toi T vieille C normal ke tu sait écrire” (et non, je ne suis pas vieille jeune insolent, et à ton âge je savais écrire !), je ne peux qu’être désolée de la mauvaise foi et du désintérêt total des jeunes pour leur langue maternelle.

    Les réformateurs vont arguer qu’une langue vivante évolue, qu’elle se simplifie avec le temps. Mais ce qu’ils proposent va au delà de la simplification, c’est une dénaturation pure et simple ! Et pourquoi une génération serait elle plus bête qu’une autre ? Ce n’est pas en nivelant par le bas que les choses s’arrangeront…

  4. Et voici, Michel de Montaigne:

    Selon la variation continuelle qui a suivy le nostre (nostre langage) jusques a cette heure, qui peult espérer que sa forme présente soit en usage d’icy à cinquante ans? il escoule tous les jours de nos mains; et, depuis que je vis, s’est altéré de moitié. Nous disons qu’il est asture [à cette heure] parfaict; autant en dict du sien
    chasque siècle. Je n’ay garde de l’en tenir là tant qu’il fuyra et s’ira difformant comme il faict. C’est aux bons et utiles escripts de le clouer à eulx.

    Essais, III, 19

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